Analyse d’image : Caspar David Friedrich, Le voyageur contemplant une mer de nuages.

Le texte suivant va nous aider à décrire des images, des sentiments et une peinture. Vous pouvez essayer de la décrire par vous-même et comparer avec le texte suivant, ou même essayer d’autres tableaux.

friedrich4.1244031330.jpgLes dénotations de l’image
Nous apercevons au premier plan un marcheur solitaire vu de dos, placé dans un milieu alpin, sauvage et romantique. J’emprunte à Florence Gaillet de Chezelles cette remarquable présentation : le personnage est « absorbé dans la contemplation d’un paysage sublime qui s’étend à perte de vue, l’horizon étant à peine voilé par les collines diaphanes du dernier plan. Dépeignant la rencontre de l’homme et de l’infini par le biais d’un majestueux spectacle découvert au terme d’une rude ascension, ce tableau est néanmoins structuré par un fort contraste de lumière qui sépare nettement la masse sombre au premier plan —le marcheur et le sommet rocheux où il se dresse— du paysage clair et vaporeux occupant le reste de l’image. Le contraste est si saisissant que le deuxième plan semble à peine exister ; mieux, l’impression de vide pictural ainsi créée suggère la présence d’un gouffre d’où paraissent s’élever les vapeurs lumineuses entourant la masse rocheuse ».

Les connotations de l’image
Ce qui est tout d’abord surprenant dans la scène représentée est limpression de vertige qui s’en dégage. Comme l’avait fort bien noté Jean-Pierre Mourey, « la désolation et le vertige du vide, chez Friedrich, naissent du télescopage d’un plan proche […] et d’un plan lointain. Les plans intermédiaires sont supprimés. […] Le voyageur […] enjambe du regard le précipice qui est à ses pieds, il est face aux vastitudes et aux brumes ». L’auteur ajoute : « Cette distance du sujet à l’horizon est vide de présence humaine […], elle est nimbée, voilée, éclairée par les rais de lumière, par la clarté qui vient du ciel, de l’infini vertical. Les humains n’y rencontrent pas d’autres humains, ils ne nous rencontrent pas ».
Cette solitude du personnage, qui n’est pas sans évoquer ce qu’on a nommé le « mal du siècle », c’est-à-dire le sentiment d’inadaptation face à la marche de l’histoire, est accentuée par l’irréalité de la scène : de fait, la tenue vestimentaire que porte le voyageur ne semble guère adaptée pour affronter une ascension aussi périlleuse. Cette déréalisation de la scène contribue à la symbolique romantique : libre expression de la sensibilité et contestation de la raison. Sans doute aurez-vous aussi noté combien le regard du personnage ne paraît pas avoir de direction bien définie, il ne tend pas vers un but précis. Orienté au contraire vers un lointain indéterminé, il évoque le thème de l’ailleurs chez les Romantiques pour qui le paysage, toujours métaphorique, tend à immatérialiser le réel : le lieu devient un « non-lieu » à la fois chaos et cosmos, par opposition à la notion sociologique de lieu, associée à l’idée d’une culture localisée dans le temps et l’espace. Transcendant la réalité, il se charge de symbolisme cosmique et mystique.
Le paysage provoque donc ici une sensation intense qui évoque la variété et le mystère des forces naturelles : le paysage romantique est presque irrationnel. Il exprime tout à fait la sensibilité et conteste par là même le rationalisme. Loin d’être régulier et défini, il apparaît comme un symbole de force et de passion. Ce que le personnage semble regarder en effet n’est pas ici « le spectacle de la nature, mais un paysage intérieur » propice à l’introspection, et qui n’est autre que la manifestation d’un moi absolu, exprimant la recherche spirituelle, et le dépassement par l’art de la condition humaine malheureuse et vulgaire. Si le paysage occupe une place éminente dans la peinture et la poésie romantiques, il apparaît ainsi comme la projection du paysage intérieur de celui qui regarde.
À l’immensité des lieux qui connotent l’infini, le désordre, le mouvement, correspond l’énergie de la passion, l’anticonformisme, le culte du moi. Remarquez enfin comme le corps du personnage forme une sorte d’axe vertical vers le ciel, un peu comme si son moi se plaçait au centre du monde pour mieux le repenser. Cette sensation de la verticalité instaure forcément la transgression et la déviance comme règle, et comme concrétisation de l’idéal : d’où cette fascination du personnage pour le ciel mais aussi pour le vertige et le néant. Cette quête de l’idéal et de l’immensité chez les Romantiques est à la fois le rêve de s’unir à la nature sublime (trans-ascendance) mais aussi un cauchemar (trans-descendance), tant il est vrai que le moi du Romantique aspire désespérément à un possible infini, impossible à atteindre…

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