Crise YPF: Espagne, Argentine : et si l’échiquier mondial des puissances basculait ?


LE PLUS. L’Espagne se trouve actuellement très mal en point, prise en étau entre une féroce crise économique et un différend diplomatique avec l’Argentine. Est-ce là un signe précurseur d’un jeu de puissance en pleine mutation ? Maxime Pinard, chercheur à l’Iris, pose la question.(Source: Le Nouvel Observateur)

Depuis plusieurs jours, l’Espagne fait l’objet de toutes les attentions pour deux événements, apparemment sans relation, mais qui pourtant après réflexion, témoignent d’une tendance profonde : son incapacité pour l’instant à lutter efficacement contre la crise et le conflit avec l’Argentine concernant l’expropriation partielle par cette dernière d’YPF, compagnie pétrolière contrôlée par l’espagnol Repsol.

Un État malade 

L’Espagne doit ainsi se défendre – et contre-attaquer – sur deux fronts complexes dont les répercussions ont des conséquences directes sur sa capacité d’action et d’influence. Durement touchée par la crise économique et financière, elle cherche à relancer une économie qui est dans un état inquiétant.

Aucun signe de reprise n’est visible, malgré les mesures historiques de rigueur retenues par le nouveau gouvernement. C’est qu’en vérité, l’Espagne est un État « malade » ; la bulle immobilière qui a éclaté en 2008 témoigne d’une économie déstructurée, qui ne repose sur aucun fondement sûr. La machine économique est pour ainsi dire en panne, le chômage des jeunes ayant pourtant étudié atteignant un taux colossal de près de 50% !

La confiance dans la capacité du pays à s’en sortir est particulièrement faible, conduisant beaucoup d’Espagnols à immigrer dans d’autres pays d’Europe et laissant le pays à la dérive. En effet, la tâche pour l’Espagne est colossale car le gouvernement et les acteurs de la société civile ne doivent ni plus ni moins que repenser le marché du travail, en l’adaptant à la concurrence intra et extra européenne, et en mettant en place des mécanismes pour que certaines catégories de la population ne soient pas exclues de la reprise. En effet, si la situation perdure, les prochains gouvernements devront faire avec une ou deux générations sacrifiées avec toutes les conséquences économiques et sociales qu’une telle situation impliquerait.

Une crise diplomatique avec l’Argentine

Toutefois, l’Espagne n’est pas encore dans la situation de la Grèce, comme en témoigne son relatif succès du jour, où elle a pu emprunter facilement sur les marchés 2.54 milliards d’euros à deux et dix ans à un taux certes élevé mais encore gérable. Rien n’est cependant assuré pour les prochains mois.

Très affaiblie sur le plan intérieur, Madrid doit faire face à une crise diplomatique avec l’Argentine avec qui les relations se sont très rapidement refroidies. On pourrait s’étonner de la concomitance de l’annonce du coup de force opéré par Buenos Aires avec les craintes reliées par les médias internationaux concernant la sortie de crise de l’Espagne.

C’est d’autant plus troublant que ce que dénonce la présidente Kirschner n’est pas une réalité découverte il y a peu. Le coup de poker officialisé lundi dernier avec l’annonce de l’envoi au Congrès du projet de loi portant sur l’expropriation de 52% d’YPF est cependant plus délicat qu’il n’y paraît à gérer pour la présidente.

L’Espagne obligée d’affirmer avec vigueur son autorité

En effet, en s’en prenant à un « animal déjà blessé », elle a incité ce dernier à se défendre avec vigueur. C’est dans ce sens que doivent être interprétées les rapides et multiples déclarations des officiels espagnols, celles du ministre de l’Industrie José Manuel Soria et celles du ministre des Affaires étrangères José Manuel Garcia-Margallo surtout, qui ont lourdement condamné le choix de Buenos Aires et en ont appelé aux instances internationales pour régler ce différend préjudiciable aux deux Etats. YPF représente en effet près d’un tiers du bénéfice brut de Repsol et la moitié de la production d’hydrocarbures du groupe.

Dans le contexte actuel, où la question énergétique revêt un intérêt certain, l’Espagne se doit d’affirmer son autorité. C’est pourquoi le patron de Repsol, Antonio Brufau est décidé à exiger le maximum comme compensation, soit selon les dernières informations disponibles 8 milliards d’euros. Il est peu probable que l’Argentine accepte de payer une telle somme ; la présidente argentine a décidé de créer une commission qui fixera le montant et on peut sans trop prendre de risque estimer que la somme sera beaucoup plus faible.

On peut malgré tout s’interroger quant à la portée de la stratégie argentine. Rappelons que l’Espagne importe le double de ce qu’elle importe d’Argentine ; autrement dit, suite à ce coup de force argentin, il y a de forts risques que des pans entiers de l’économie soient affectés, en particulier ceux liés à l’exportation vers l’Espagne.

Un basculement des jeux de puissance

Par ailleurs, de nombreux spécialistes doutent que l’Argentine ait les capacités suffisantes pour investir durablement dans le secteur énergétique. Des investissements étrangers sont nécessaires et ce d’autant plus que fin 2011, de nouveaux gisements d’hydrocarbures ont été découverts. La situation risque en fin de compte de se retourner contre l’Argentine qui n’a pas mesuré les conséquences de son geste qui risque de faire peur aux investisseurs et de ne pas améliorer la situation économique du pays, fragilisée par des dépenses énergétiques toujours en hausse.

Cependant, si l’on considère cet acte avec plus de recul, on pourrait faire l’hypothèse qu’un basculement des jeux de puissances est amorcé. La crise économique et financière a durablement fragilisé les grandes puissances historiques (Etats-Unis, Europe…). Certes, les pays du Sud ont également été touchés, ne serait-ce que par les échanges commerciaux qui ont diminué, mais ils conservent des croissances relativement élevées. Plusieurs d’entre eux, comme le Brésil par exemple, aspirent à faire de leur puissance économique une puissance diplomatique, afin de procéder à des rééquilibrages au niveau international.

De nouvelles puissances économico-diplomatiques ?

Cette stratégie n’ira pas sans problèmes cependant, la mondialisation créant des hiérarchisations d’influence difficiles à contester et surtout, les puissances historiques ne sont pas prêtes à renoncer à une partie de leur pouvoir, même si celui-ci est diminué par leurs faiblesses économiques.

Il conviendrait d’étudier les relations Nord / Sud aux niveaux politique et économique dans les prochains mois. Des enseignements concernant l’émergence de nouvelles puissances économico-diplomatiques pourraient être tirés.

La prochaine revue de l’IRIS, qui portera sur la crise vue par les pays du Sud, cherchera à donner des éléments de réponse.

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